Trois-gouttes-de-sang
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Résumé

"Un homme, fasciné par la sauvagerie des chats et torturé par une faute obscure, cède peu à peu à la folie... Un autre choisit la même issue pour rejoindre une femme morte dont l'absence le hante... Un chien errant crève au fond d'un fossé, et se trouve par là-même délivré d'un monde voué à la seule cruauté... Une femme en proie à une jalousie morbide assassine des bambins encore au berceau -et reçoit l'absolution des mollahs... Une jeune fille épouse un rustre qui la bat, et finit par trouver son plaisir sous le fouet... Deux voyageurs lient connaissance dans un café, se racontent leur vie, et constatent que la même femme a été cause du naufrage de leurs espérances...
Amertume, dégoût de vivre, dérision : le monde ici évoqué (l'Iran de l'immédiat avant-guerre, déjà régenté en sous-main par les religieux enturbannés) n'est pas loin d'être un enfer. Pessimiste inguérissable, jetant sur la société de son temps et sur l'âme humaine en général un regard impitoyable, Sadegh Hedayat fait partie de cette lignée de libres esprits qui, depuis Omar Khayyam, n'ont cessé d'incarner la meilleure part du génie persan. Son œuvre, pourtant célébrée dès 1953 par André Breton, est encore mal connue du public français. Les dix nouvelles ici rassemblées en révèlent quelques-uns des aspects les plus déconcertants.

Mon Commentaire

La littérature persane, vous connaissez ? Les Éditions Zulma une fois de plus ont le mérite de ressusciter l’œuvre d’écrivains étrangers qui ont marqué leur temps et leur pays, comme le fit Sadeq Hedayât (1903-1951), l’un des plus grands écrivains contemporains iraniens, pour lequel sont regroupées dans cet ouvrage intitulé « trois gouttes de sang » une dizaine de nouvelles.

Sadeq Hedayât nous livre ici des nouvelles illustrant des thèmes divers et sans réelle connexion : chacune d’entre elle est le reflet d’étapes de voyage dans son pays d’origine (car Sadeq Hedayât très

tôt s’est installé en France), son talent permettant au lecteur de reconstituer non seulement des atmosphères, des images, des couleurs mais aussi des parfums ou même des spécialités culinaires d’Orient. Bref, on assiste à une véritable plongée dans le quotidien des Iraniens de la première moitié du XXème siècle. On y découvre une population ancrée dans les traditions rétrogrades partagées entre la religion et la superstition, un peuple très pauvre entouré d’animaux faméliques, vivant souvent dans la terreur et le désamour. On y traite de la folie, de la confusion, de la violence conjugale, du rejet, de la répudiation et de l’anéantissement de toute forme d’espoir. On relève également au fil des pages le profond mépris des Iraniens (de confession chiite) envers les Arabes (sunnites) qu’ils considèrent comme leurs inférieurs, comme une anticipation des nombreux conflits et guerres religieux qui se suivent depuis des décennies.

Ce qui surprend au gré de la lecture, c’est que l’auteur a choisi de concentrer au sein de ses écrits une vision particulièrement noire sur l’être humain, qu’on découvre sous toutes ses facettes les plus mauvaises. Sans doute cette noirceur est-elle en fait le reflet du rejet total du traditionalisme de la société iranienne qu’éprouve l’écrivain…A noter toutefois lors des six dernières nouvelles un fil conducteur un peu particulier : l’ambivalence du rôle des femmes dans la conjugalité, dans une dualité entre domination et souffrance dans cet Iran post colonialiste où les Mollahs sont souvent tout puissant.

Pas étonnant que les Editions Zulma aient été sollicitées par les libraires pour ressortir ce livre qui marque le cinquantième titre de la Collection poche, tant les sujets qui y sont traités sont extrêmement riches et nombreux. Ce recueil de nouvelles désarme par son côté grinçant, sa cruauté et son aspect irréel, mais en dit long sur tout ce que l’auteur a dû vouloir fuir en s’installant en France.

Ma note : 15/20

Photo Groveatlantic.com