Résumé

Le livre est centré sur le personnage de Nazperi Nalbantoğlu, appelée affectueusement Peri par ses proches, que l’on suit tout au long du roman à différentes périodes de sa vie entre 1980 et 2016. Lorsque l’histoire débute, à Istanbul en 2016, Peri a une quarantaine d’années et est une femme mariée et mère de trois enfants, dont une adolescente. Dans la scène d’ouverture, à la suite d’un embouteillage, Peri se fait voler son sac par un malfrat. Dans ce sac, il y a de nombreuses babioles. Mais aussi un objet capital auquel est sentimentalement très attachée cette femme : une photographie, représentant trois jeunes filles, dont elle-même, dans l’enceinte de l’université d’Oxford (au Royaume-Uni), entourées par un homme plus âgé que l’on devine être sûrement leur professeur. Le soir même, Peri est attendue par son mari à un dîner au sein de la grande bourgeoisie stambouliote. Alors que défilent les plats les plus raffinés devant elle au milieu des gens les plus influents de la ville, la jeune femme voit ses souvenirs affluer. Des souvenirs où se croisent les personnages de son enfance (ses parents, sans cesse à couteaux tirés quand il s’agit de religion, et ses deux frères) et les fragments du début de sa vie d’adulte, alors qu’elle était étudiante à Oxford…

Mon Commentaire

Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Elif Shafak est une prolixe romancière turque, qui écrit aussi bien en langue turque qu’en anglais. « Trois filles d’Ève », paru en 2016 nous raconte l’histoire d’une jeune fille devenue femme, Nazperi Nalbantoğlu, alias Peri, de 1980 à 2016. Mariée à Adnan, un important homme d’affaires turc, elle est mère de trois enfants, dont une adolescente en rébellion Deniz et de deux jumeaux plus jeunes…

Le livre débute par une banale situation d’embouteillage dans Istanbul, durant laquelle Peri, au volant de sa voiture se fait voler son sac à mains… A la surprise de sa fille qui l’accompagne, Peri a décidé de courser son voleur, car dans ce sac, outre de nombreuses babioles féminines, mais surtout une photographie à laquelle Peri est particulièrement attachée, représentant trois jeunes filles étudiantes à l’université d’Oxford (dont elle-même) entourées par un homme plus âgé qui est vraisemblablement leur professeur…

Voilà le point de départ de ce roman passionnant, durant lequel les souvenirs de Peri foisonnent. D’abord ceux qui remontent à son enfance, alors qu’elle est prise en étau entre une mère musulmane pratiquante et un père athée, porté par la boisson, et ses frères ainés que tout oppose ; puis à l’université, lorsqu’elle découvre le monde européen et l’université d’Oxford…Tous ces souvenirs défient alors qu’après son agression, elle assiste à un dîner huppé de la société stambouliote à laquelle elle a été conviée avec son mari.

A partir d’une situation totalement anodine, la romancière réussit une peinture sans fard de la société contemporaine turque, avec notamment l’opposition criante entre la classe des nantis – résidant en Turquie ou non - et les autres, les petits trafics organisés avec la bénédiction gouvernementale, mais également passant par une répression sans relâche de tous ceux qui s’opposeraient au système. On y découvre les problèmes récurrents d’insécurité, voire parfois d’insalubrité qui pèse sur cette mégalopole turque. Cependant, l’autre sujet dominant du livre, c’est celui de la place de la religion musulmane dans la vie d’une femme turque au XXIème siècle. Cette partie plus philosophique est sans doute moins facilement abordable et moins évidente à comprendre pour un lecteur non spécialiste de la religion, et pourtant, c’est avec brio qu’on suit les débats – et les éclats – qui opposent ces différentes femmes d’Eve, pourtant amies et suivant les mêmes études, qui ont comme point commun d’être nées dans des pays où l’Islam est la religion d’état, qui sont pratiquantes ou non et analysent la situation avec un œil différent.

Le talent indéniable de l’auteure fait qu’on se laisse emporter non seulement par les idées mais également par un suspense qui persiste jusqu’aux dernières pages…même s’il est vrai qu’on aurait pu souhaiter une fin différente.

Ma note : 16/20

photo RFI.fr