Show More

Résumé

Un matin de septembre 1890, un géomètre belge, mandaté par son Roi pour démanteler l'Afrique, quitte Léopoldville vers le nord. Avec l'autorité des étoiles et quelques instruments savants, Pierre Claes a pour mission de matérialiser, à même les terres sauvages, le tracé exact de ce que l'Europe nomme alors le progrès. A bord du Fleur de Bruges, glissant sur le fleuve Congo, l'accompagnent des travailleurs bantous et Xi Xiao, un maître tatoueur chinois, bourreau spécialisé dans l'art de la découpe humaine. Celui-ci décèle l'avenir en toute chose : Xi Xiao sait quelle oeuvre d'abomination est la colonisation, et il sait qu'il aimera le géomètre d'amour. Ténèbre est l'histoire d'une mutilation. Kawczak présente un incroyable roman d'aventure traversé d'érotisme, un opéra de désir et de douleur tout empreint de réalisme magique, qui du Nord de l'Europe au coeur de l'Afrique coule comme une larme de sang sur la face de l'Histoire.

Mon Commentaire

Comment classifier ce premier livre de l’écrivain franco-canadien Paul Kawczak « Ténèbre » ? A première vue, on pourrait le considérer simplement comme un roman historique racontant comment, dans cette seconde moitié du XIXème siècle, l’homme politique européen, quel que soit son statut, en manque de pouvoir et ivre de domination a purement et simplement massacré le continent africain à la grande époque de la colonisation à tout va ? Sûrement, mais c’est également l’histoire d’un règlement de compte entre Pierre Claes, un jeune géomètre belge et son passé, avec pour résultat pour lui des bouffées de folie et de désespoir. Car la mission, qu’il a acceptée de mener à la demande du roi des Belges Léopold II, de découper les limites du territoire du Congo belge constitue pour lui comme un voyage ultime..."Ténèbre" se veut donc aussi roman d’aventure. Parce qu'à cette époque, il faut rappeler que les conditions de navigation sur le fleuve Congo depuis Léopoldville jusqu’au fin fond de la jungle équatoriale sur les flots de l’Oubangui n’ont rien de celles d’un voyage d’agréments. Pas uniquement en raison du climat, ni du danger constitué par la faune et les maladies comme la malaria...Pierre Claes va vite constater que le comportement adopté par les colons sur place est d’une cruauté incroyable vis à vis des populations autochtones, que si « sauvages » il y a, ils ne situent pas nécessairement du côté auquel on pense d'emblée.

Mais « Ténèbre », ce n’est pas non plus que cela : autour des personnages centraux du roman, c’est aussi la reconstitution de destins croisés en France, autour de poètes et d’écrivains célèbres, leurs histoires de cœur, leurs épanchements, leurs regrets qu'ils ont éprouvés avant les expéditions africaines. Mais c’est surtout une étude fouillée sur des traditions ancestrales ancrées au sein des différents peuples ou ethnies rencontrées lors des parcours fluviaux, ces Bantous composant l'équipage du "Fleur de Bruges", emmenés de force pour assurer le bon déroulement de l’impossible voyage. Car il n’y a pas que les frontières qu’on coupe ici dans cette Afrique en cours de démantèlement colonialiste, il y a aussi des membres de tous ces esclaves qui sont tranchés en guise de punition ou à titre préventif ! Que dire alors de ce personnage chinois Xi Xiao, à la fois par son métier bourreau et tatoueur de grand talent, venu au Congo on ne sait trop pourquoi et comment, d’une grande sagesse, qui partagera un amour insensé et paradoxalement protecteur avec le géomètre Pierre Claes durant ton son périple, et qui possède des dons de visions et d’anticipation ?

"Ténèbre" charme par son exotisme, par la qualité de son style et la richesse de son propos, en même temps qu’il horrifie par la violence et la cruauté des scènes qui y figurent, qu’on découvre dès les premières pages du roman. Mais si ces scènes lèvent le cœur du lecteur, il sera tout autant remué par le comportement irrationnel et la bêtise insondable des colons qui se sont installés localement en ces terres magiques en massacrant à la fois les peuples et les paysages.

"Ténèbre", souvent comme tout premier roman, n’est certainement pas parfait car les instants de folie meurtrière sont difficiles à supporter tant il y a du gore dans les scènes dépeintes, mais ce livre au titre symboliquement dramatique nous rappelle combien ces civilisations locales ont pu souffrir, des décennies durant, du comportement de colons sans scrupules et à la cruauté sans pareille. Étrange, passionnant et glaçant.

Ma note : 14/20

Photo Le Quotidien