Résumé

Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l'Assemblée ; mais bientôt, il n'y aura plus d'Assemblée, il n'y aura plus de président, et, dans quelques années, il n'y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. 

 

« L’ordre de jour » s’est vu attribuer le Prix Goncourt 2017

Mon commentaire

Eric Vuillard nous emmène dans le sillage de 24 notables, industriels, banquiers ou hommes d’affaires allemands qui sont réunis et invités dans le palais de l’Assemblée à l’initiative de Goering le 20 février 1933. C’est vrai que pour que le parti nazi gagne les élections, leur soutien indéfectible matériel est requis : ainsi pourra se réaliser la stabilisation de l’économie allemande et surtout se concrétiser la victoire d’Hitler sur tous les opposants au régime.

Mais dès les premiers chapitres, ce qui interpelle, c’est l’impression que la compromission financière de ces notables ne semble préoccuper personne tant on fait fi des conséquences possibles de la dictature qui se met en place. Le plus amer est de penser que ces notables étaient les dirigeants de sociétés qui constituent le fleuron de l’économie allemande du XXIème siècle : quelles réflexions peut on avoir quant au développement de celles-ci, lorsqu’on songe au nombre de victimes et de prisonniers liés à l’instauration de ce régime de dictature raciste ?

Grâce à un travail de documentation extrêmement élaboré, Eric Vuillard relate un ensemble de rencontres déterminantes qui se déroulent pendant la période de1933 à 1938. On découvre notamment avec beaucoup d’intérêt toutes les manœuvres utilisées à partir de 1936 par l’Allemagne nazie pour annihiler toute possibilité d’indépendance et finalement annexer purement et simplement son voisin autrichien avec un dernier accord inique arraché au Schuschnigg, remplacé illico par le sinistre Arthur Seyss-Inquart. Et tout cela sans la moindre contestation de la part des autres dirigeants européens, que ce soit à Londres où Chamberlain accueille pour un déjeuner mémorable von Ribbentropp, l’ambassadeur d’Allemagne en Angleterre, ou à Paris qui prône également la politique de l’apaisement …

Certains passages sont de véritables moments d’anthologie : les discussions opposant Seyss Inquart à Hitler qui semblent quasi irréelles, ou encore lors l’arrivée calamiteuse des troupes armées allemandes et des blindés Panzer en Autriche qui tient plus du gag que de l’invasion prévue en bonne et due forme, tout cela sous les béats applaudissements impatients des partisans nazis autrichiens.

Vuillard est parvenu grâce à un style incisif mais léger à nous entraîner au cœur de cette période de l’Anschluss. Il pointe au fil des pages l’aveuglement des hommes politiques européens face au danger et au bluff d’Hitler. Il n’y aura pendant de longs mois personne pour lui barrer la route : comme le dit Vuillard, « les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petit pas », analysant avec talent les germes à l’origine des grands drames à venir de la seconde guerre mondiale.

Petits bémols tout de même: d’abord, le côté assez déstructuré du livre, malgré une concentration sur 160 pages. On passe de l’épisode de la réunion des notables du 20 février 1933 sans transition à l’année1936, début de « l’endormissement » de l’Autriche avant son annexion en 1938, pour revenir après une ou deux digressions surprenantes (dont « le magasin des accessoires ») au point de départ, avec un lourd questionnement sur la moralité des grandes entreprises allemandes qui forcément malgré les décennies passées se sont épanouies sur un terreau composée souvent des cadavres des victimes du Nazisme…

On gardera finalement de ce récit une vivacité d’esprit et une analyse fine de données et témoignages historiques.

Ma note : 15/20