Résumé

Quand, à la fin du premier chapitre de ce roman impeccablement construit, les autorités demandent à Margio, de toute évidence coupable du meurtre d’Anwar Sadat, pourquoi il a sauvagement assassiné ce notable, il répond : « Ce n’est pas moi, il y a un tigre dans mon corps. »
Ce tigre, « blanc comme un cygne, cruel comme un chien féroce », lui vient de son grand-père. Si, à diverses occasions, il l’a senti pénétrer dans son corps, il a toujours tenté de le réfréner. Personnage à part entière de ce drame qui plonge ses racines dans les croyances animistes, le tigre ne jaillira qu’au moment où le jeune homme ne pourra plus contenir la colère qu’il réprime.
Pour élucider les raisons du meurtre, Eka Kurniawan revient sur le passé de Margio.

Rien en effet dans la vie de l’inoffensif Anwar Sadat ne laissait présager une fin aussi violente : peintre amateur, il vivait aux crochets de sa riche épouse, et employait ses heures d’oisiveté à jouer aux échecs, regarder des matches de football et courir les femmes.

Avant que le père de Margio ne se décide à exercer en ville son métier de coiffeur, sa petite famille vivait paisiblement au cœur de la campagne indonésienne. L’arrivée dans la maison des faubourgs marque pour Nuraeni, la mère de Margio, le début de la désillusion. Et, pour Margio, celui de la révolte. Au fil des années et de la mésentente entre ses parents, la colère va croître en lui, envahissant tout, comme les plantes que Nuraeni cultive sur leur misérable lopin de terre. Leur foyer devient une jungle étouffante, à laquelle cette femme, encore jeune et belle, essaye d’échapper en allant effectuer des travaux domestiques chez d’autres. Notamment dans la demeure d’Anwar Sadat…

Dès lors se nouent les fils de la tragédie qui va irrémédiablement lier la destinée des deux familles, et provoquer le surgissement du tigre blanc.

Mon commentaire

 

Le romancier indonésien Eka Kurniawan nous entraîne dans une histoire de meurtre, mais à la différence de bien des romans policiers, le lecteur connaît d’emblée l’identité de l’assassin : il s’agit de Margio, jeune adulte rebelle romantique mais peintre à se heures perdues, qui a tué le notable Anwar Sadat en l’attaquant à la gorge! Aussitôt arrêté par les autorités Margio n’a pour seule défense que de dire que le crime a été perpétré par un Tigre Blanc qui habite son corps...

Nous voilà donc plongés dans la vie de l’île de Java dans la seconde moitié du XXème siècle, à la découverte de ces régions d’Indonésie où Islam et croyances traditionnelles sont présents, sans compter les vestiges discrets de l’occupation coloniale néerlandaise. En remontant dans le temps, petit à petit on va pouvoir démêler les origines du drame et en comprendre les raisons.

La réussite de ce roman réside d’abord dans la reconstitution détaillée parfaite de l’ambiance régnant dans cette île de Java: le climat torride et humide, la végétation envahissante et lourde de parfum de la jungle, l’architecture des maisons et bâtisses, les appels à la prière du muezzin mais aussi les réunions des autochtones autour des combats de coq, les parties d’échec, les séances e cinéma en plein air, les préparatifs culinaires, les beuveries des hommes....On est littéralement transporté!

Mais on est également surpris par l’originalité dont l’histoire est racontée avec beaucoup de talent, avec au fil du récit un retour dans le temps jusqu’à la moitié du roman, puis de nouveau une suite chronologique des événements jusqu’au meurtre ....Quelques longueurs certes et quelques redites, mais peut être est ce pour mieux nous envoûter ?

On a ouï-dire que l’auteur pourrait être pressenti comme un candidat futur au Prix Nobel de littérature, alors pour découvrir son œuvre, cet « Homme Tigre » à la fois issu des traditions anciennes et indéniablement moderne paraît une excellente entrée en matière. Dépaysement et talent garantis!

Ma note : 15/20