Résumé

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

Mon Commentaire

Avec ce roman paru à la rentrée 2017, Sorj Chalandon a décidé de rendre un vibrant hommage aux terrils du Nord et plus particulièrement aux « gueules noires », notamment aux 42 victimes disparues lors d’un coup de grisou survenu le 27 décembre 1974, dans la fosse 3 bis de la mine de Liévin Lens.  L’histoire racontée ici est celle de Michel Flavent, à peine adolescent à l’époque, mais dont la vie a basculé suite à la tragédie. Le quotidien de sa famille est lié de près ou de loin à celle de l’activité minière de l’époque, même si le père de Michel est cultivateur, car il a refusé de descendre dans la mine après la perte de plusieurs proches. Quant à Joseph, le fils aîné auquel Michel voue une admiration sans bornes, bien que passionné de mécanique – et aficionado de Steve McQueen, auquel il s’identifie souvent – après de multiples hésitations,  il va finir par s’y résoudre, un peu comme un défi vis à vis de la société en charge de l’exploitation minière, mais aussi comme une bravade vis à vis d’une espèce de superstition. Puis survient le drame…

On retrouve Michel, 40 ans plus tard : lui a choisi de quitter la région après la catastrophe, il est devenu routier mais il n’a jamais pu oublier. Désormais veuf, il n’aspire plus qu’à tenter de venger les siens et toutes les victimes des Houillères. Il revient donc sur les lieux de son enfance et de son adolescence avec des idées noires…D’autant que les derniers mots écrits par le père étaient « Venge-nous de la mine »…

Inutile de préciser que ce roman est absolument bouleversant, d’abord parce qu’il nous replonge dans un monde que beaucoup ont oublié ou que les plus jeunes lecteurs n’ont jamais imaginé pouvoir avoir existé en France. L’extraction minière était pourtant l’un des grands piliers indissociable de la dynamique économique des années 60, le charbon étant alors l’une des principales ressources énergétiques exploitées en grande quantité.

Avec un talent fabuleux qui sent le vécu tant les détails sont concrets,  Sorj Chalandon brosse le terrible paysage terne et gris des terrils du Nord et de la vie des corons. Il est curieux de constater qu’en fait la qualité de vie des mineurs n’a guère évolué  depuis le descriptif qu’en a fait Zola dans « Germinal », dont on retrouve l’allusion à plusieurs occasions ! On a réellement l’impression que la mine est comme un monstre qui pour produire et accepter de « donner » ce qu’elle contient se nourrit en contrepartie de vies humaines. Pas forcément d’ailleurs lors d’accident comme celui autour duquel l’histoire du « Jour d’avant » s’articule, mais aussi par le biais de toutes les contaminations dues à la poussière du charbon, entraînant inexorablement faiblesse, maladie puis décès.

Outre des descriptions de vie qui font frissonner et des ambiances hyperréalistes, le roman de Sorj Chalandon nous propose une superbe réflexion sur l’économie et le profit, sur la fraternité, la culpabilité, le sens de la vie, l’honneur et la vengeance.

Il réussit à la manière d’un polar à nous tenir littéralement en haleine jusqu’au bout tant les rebondissements et soubresauts sont inattendus. Et puis, outre le ‘héros’ Michel Flavent dont la psychologie est extrêmement intéressante et complexe, on découvre des personnages aux profils très fouillés, apportant à toute l’histoire un complément d’authenticité, servi de plus par des dialogues et des témoignages dans une langue charnelle qui suscitent l’émotion à chaque page. Lors du déroulement du procès, les plaidoiries de l’avocat général et de la défense constituent à elles seules de véritables morceaux d’anthologie !

En résumé, un vrai livre coup de cœur à lire absolument, probablement l’un des plus beaux écrits par l’auteur.

Ma note : 18/20
S Chalandon.jpg
photo la Nouvelle République