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Résumé

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.
Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

Mon Commentaire

Les romancier(e)s belges ont décidément du talent...et font réellement preuve d'une belle imagination, quoique, n'y a-t-il pas aussi dans "la vraie vie" une inspiration qui viendrait indirectement du vécu ??

Lorsqu'on attaque ce roman, on a l'impression de retrouver l'état d'esprit et le style des tous premiers succès d'Amélie Nothomb - je pense notamment au ton "des Catilinaires" (1995) : un ton à la fois décalé, parfois drôle, des réflexions pleines d'innocence mais aussi remplies de bon sens, émanant d'une petite fille de 10 ans, très intelligente et douée d'une sensibilité extrême, mais aussi en manque d'amour. Amour qu'elle reporte sur ce petit frère cadet, Gilles, 6 ans qui lui voue en retour une admiration sans borne et retrouve chez cette petite soeur l'affection que ne leur prodiguent pas les parents, une mère 'amibe' et un père juste monstrueux et violent. Jusqu'à ce qu'un drame extérieur, à la fois tragique et cocasse, vienne briser ce fragile équilibre apparent...

Ce premier roman d'Adeline Dieudonné est une sorte de récit initiatique où le réel semble vaciller à chaque instant, pour tomber dans un univers glauque et sordide, décrit par la narratrice, une adolescente dont on ne connaîtra finalement jamais le nom. Le livre couvre une période de cinq ans de sa vie, entre 10 et 15 ans, moment pendant lequel sa féminité et sa sexualité s'affirment peu à peu et la confortent dans un sentiment de puissance, voire même d'invulnérabilité par rapport à une violence omniprésente: celle qu'elle ressent de façon ostensible dans le lotissement qu'elle habite, violence des éléments entraînant çà et là la disparition mystérieuse de chats ou de chiens, mais surtout la violence comportementale de ce père passionné par les armes et la chasse, dont les trophées règnent de façon inquiétante dans une chambre où ils sont alignés et dont les sautes d'humeur sont de multiples prétextes à une maltraitance permanente vis à vis de cette mère si effacée qu'on la croirait presque translucide.

Par la force des propos tenus de ce côté-là, le roman intrigue et force à réfléchir sur ce dont la romancière a été réellement témoin, tant les scènes sont criantes de vérité et parfois à la limite du supportable. Heureusement qu'à l'extérieur de cette maison règne une atmosphère plus apaisée, qui agit comme un refuge pour notre narratrice, dont l'ingéniosité et l'intelligence supérieure rivalisent pour tenter de 'sauver' ce frère qu'elle voit tomber sous l'influence de ce père tyrannique. Les cours de physique chez le voisin Monsieur Young ou les séances de baby sitting des enfants de la Plume et du Champion constituent comme  des bouffées d'oxygène régénératrices...En faisant tout son possible pour remonter le temps, effacer la réalité, revenir à la période d'avant drame et 'récupérer' son petit frère adoré, elle va réaliser que sa demande est utopique, mais paradoxalement ses efforts scolaires et périscolaires, alliés à l'épanouissement de sa sexualité lui donneront une énergie décuplée pour combattre ce monde de violence.

Le livre se lit très vite, le style adopté étant souvent très proche du langage parlé. Il n'empêche que dès les premières pages, on est comme embarqué dans cette histoire à la limite du réel qui pourrait faire l'objet d'une adaptation au cinéma par Tim Burton. En effet, ces personnages qu'on découvre dans 'La vraie vie' sont sauvages, entiers, parfois attachants et évoluent dans un univers étouffant, à fleur de peau, tout en ombre et lumière. Il y a aussi du Stephen King dans ce premier roman, alliant poésie du cauchemar et situations sordides. C'est à la fois implacable, âpre, sombre et sensuel et donc particulièrement original. Cette ode à la féminité est à découvrir !

 

"La vraie vie" a reçu de nombreux prix, dont entre autres le Grand Prix des lectrices Elle -roman- en 2019 et prix Renaudot des Lycéens en 2018

Ma note : 17/20

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