Résumé

L'Algérie dont est originaire sa famille n'a longtemps été pour Naïma qu'une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?
Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu'elle ait pu lui demander pourquoi l'Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l'été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l'Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?
Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l'Algérie, des générations successives d'une famille prisonnière d'un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d'être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

Mon commentaire

Ali vit en Kabylie avec sa nombreuse famille dans la région de Palestro (aujourd’hui, Lakhdaria) au fin fond de l’Algérie, sous domination française depuis une centaine d’années. Possédant un esprit très docile mais fataliste, il a néanmoins réussi à se créer une situation et est désormais reconnu comme notable dans sa région, notamment en tant que propriétaire de champs d’oliviers et producteur d’huile d’olive. Comme tous les Français, il a été enrôlé pour combattre sur le front de l’Est lors de la seconde guerre mondiale mais a pu rentrer au pays où il a souhaité reprendre le cours de sa vie.

Après une première union inféconde et la répudiation de sa première épouse, il a épousé à la toute jeune Yema, 14 ans qui lui a donné rapidement un garçon, Hamid, puis de nombreux frères et sœurs. Cependant, petit à petit gronde dans le bled un mouvement de rébellion contre la tutelle française. Le mouvement s’appuie sur de multiples opposants au colonialisme français, qui luttent pour le retour de l’indépendance de l’Algérie, n’hésitant pas à menacer de représailles sanglantes quiconque continuerait à soutenir l’état français. Ali, qui ne sent pas plus Algérien qu’arabe, ainsi que ses compagnons de guerre refusent ce mouvement de révolte. La victoire de la rébellion risquerait de leur faire perdre leur pension d’anciens combattants… Mais néanmoins bientôt le mouvement du FLN s’impose dans la région et leurs membres commencent leurs exactions pour imposer leur loi et leur volonté d’alignement de tous derrière la bannière Algérienne.

Ayant été témoin de massacres, Ali après avoir résisté se rend à l’évidence : il doit quitter l’Algérie en silence avec femme et enfants pour s’installer en France, le pays dont il se sent le plus proche historiquement, mais dont l’accueil va être loin de correspondre à ses attentes....

Alice Zeniter nous raconte ici rien moins que l’épopée d’une famille kabyle qui, en se déclarant hostile à la dictature des groupes armés algériens a préféré se résigner et s’établir en France, pays dont elle se sentait la plus proche .Mais quelle déception à l’arrivée dans ces camps de réfugiés qui devaient les accueillir temporairement avant de les intégrer au sein de la nation française ! S’établir en France ne signifie pas pour autant prendre racine : les Harkis n’ont jamais été reconnus comme de véritables citoyens français, et dans leur pays d’origine ils sont encore souvent considérés par les autorités comme traîtres à la patrie et déserteurs.... Alice Zeniter explique avec clairvoyance et talent comment un simple geste de bon sens apparemment anodin privilégiant la protection et la sécurité d’une famille a pu se transformer petit à petit en sentiment de faiblesse voire de traîtrise.

Sans compter que l’impact de ce choix s’est répercuté sur plusieurs générations : pour les descendants de ces Harkis, difficile 50 ans plus tard de se créer une véritable identité et une légitimité en France, alors qu’en Algérie, ils sont souvent considérés comme persona non grata !

La romancière excelle dans la narration de cette épopée qui s’étire des années 1930 à nos jours sur plusieurs générations. Le roman est simplement décomposé en trois sections dans lesquelles on suit le quotidien d’un des membres de la famille, d’abord Ali le patriarche en Kabylie, puis Hamid le fils aîné élevé dans une culture pro-occidentale qui fera le choix d’oublier ses origines et d’épouser la rebelle Clarisse dans les années 70, et enfin Naïma, l’une de ses filles que l’on retrouve dès le début du livre comme la véritable narratrice de cette histoire particulièrement poignante.

Le style d’Alice Zeniter alterne simplicité, authenticité mais aussi souvent une très grande poésie .Tout au long de cette très touchante histoire, elle fait preuve d’une grande tendresse vis à vis de ses personnages, choisissant de ne jamais les juger. Le livre se dévore littéralement de bout en bout avec une passion toujours aussi forte.

Un magnifique moment de lecture qui a reçu en 2017 entre autres le Prix Goncourt des lycéens, amplement mérité.

Ma note : 18/20
photo Le Point